Être ou ne pas être harcelé (telle est la question)


La semaine dernière, je vous parlais de la question épineuse du harcèlement sexuel en entreprise. Suite à cet article, vous avez été nombreux (2) à me demander un peu plus d’explication au sujet du harcèlement en lui-même et comme je suis sympa, je m’exécute.

Disclaimer : cet article a été écrit à l’origine pour le journal Made In Marseille, que je vous recommande chaudement, que vous soyez marseillais ou non…

En matière de harcèlement, nous avons souvent tendance à simplifier un peu le processus en mettant d’un côté le gentil (la victime) et d’un côté le méchant (le harceleur). Dans le contexte d’une entreprise, cela donne un conflit « gentil vs méchant », conflit qui se déroule face à une équipe, au pire neutre, au mieux aveugle. Un peu comme si le harcèlement était une affaire privée, dans laquelle seuls le harceleur et sa victime étaient impliqués.

Erreur.

Le harcèlement, c’est une affaire collective qui concerne certes le harceleur et sa victime mais aussi, et surtout, tous les témoins.

Entendons-nous bien, l’idée n’est pas de vous faire culpabiliser parce que si votre collègue Georgette a quitté la boite pour dépression suite au harcèlement qu’elle a subi par Norbert de la compta, c’est de votre faute. Mais un peu quand-même. Le harcèlement, ça se voit, presque toujours, pour peu qu’on ouvre les yeux.

Qu’est-ce que le harcèlement ? Qu’est-ce que ça n’est pas ?

Le harcèlement

En matière de définition, je choisi de suivre celle proposée par A. Bilheran en 2006. L’idée à retenir, est que le harcèlement vise l’autodestruction d’un individu en entretenant chez lui un état de terreur au moyen de pressions réitérées, dans la durée. Qu’est-ce que cela veut dire ?

Premièrement, l’objectif du harceleur est de détruire sa victime, ce qui est, avouons-le, un chouia violent. Au regard de la loi pénale, cette démarche doit être « nécessairement intentionnelle ». En gros, on ne harcèle pas quelqu’un sans faire exprès.

Deuxièmement, cette destruction passe par le maintien d’un état de terreur par pressions réitérées dans la durée. Ce n’est pas parce que votre patron vous a hurlé dessus une fois pendant une réunion qu’il vous harcèle. Même s’il a crié très fort. Même si vous en avez pas dormi pendant 3 jours. Le harceleur ne vous noie pas en une fois en vous lestant les pieds mais vous plonge la tête sous l’eau, la ressort le temps d’une respiration, la replonge, la ressort etc… jusqu’à ce, épuisé, vous arrêtiez de vous débattre.

Conflit, burn-out, organisation du travail

Si la notion de harcèlement commence à se clarifier, il me semble essentiel de la différencier des autres concepts liés à la souffrance au travail et de détruire, au passage, deux ou trois idées reçues.

1. Le harcèlement n’est pas un conflit.

Un conflit, c’est symétrique, le harcèlement, ça ne l’est pas. Cette différence est très importante parce qu’elle conditionne les réactions possibles de l’entourage. En tant que collègue, face à un conflit, vous pouvez prendre partie, tenter de raisonner, jouer le médiateur ou estimer que ça n’est pas votre problème. Face à une situation de harcèlement, il n’est pas question de raisonner ou de proposer une médiation.

2. Un type de management dysfonctionnel ne signifie pas que le manager est harceleur.

Oui, il est possible que votre patron ne soit pas clair dans ses attentes, se contredise toutes les deux heures, vous parle comme si vous étiez débile ou n’en foute pas une, planqué dans son bureau, pendant que vous trimez comme un/une dingue. Il est possible que ça vous rende malade, que vous trouviez ça injuste et que vous passiez vos soirées à vous en plaindre à votre conjoint, vos amis ou votre chat. Est-ce que ça veut dire que votre patron est un harceleur ? Non, ça veut juste dire que c’est un mauvais patron.

Attention, un mauvais patron, ou un type de management dysfonctionnant, peut conduire à une situation de harcèlement. Mais parfois, souvent, il s’agit simplement d’un type de management inapproprié. Ça ne veut pas dire que ce n’est pas grave, bien au contraire : un management inapproprié ou dysfonctionnant peut largement générer souffrance au travail et burn out, mais ça veut dire que c’est l’organisation du travail qui dysfonctionne et que c’est vers elle qu’il faut se tourner pour trouver des réponses et apporter des solutions.

3. Burn-out et souffrance au travail ne découlent pas forcément d’une situation de harcèlement.

C’est probablement la notion la plus difficile à faire entendre à une personne en souffrance, et c’est bien normal.

Prenons l’exemple de Josiane. Elle travaille dans une boite depuis 10 ans, au service informatique. Son job, c’est de coder les logiciels internes et de faire tourner le site internet. Avec l’avènement des réseaux sociaux, sa direction lui a demandé d’animer également la page Facebook et le compte Twitter de l’entreprise. Le souci, c’est que si Josiane est une boss en codage informatique, c’est une quiche en communication. Elle-même n’utilise Facebook à titre privé que pour liker les photos de ses gosses et partager des phrases de psychologie positive (Quoi ? J’utilise un cliché pour en démonter un autre ? Nooooon !). A plusieurs reprises, elle a demandé l’embauche d’un community manager, quelqu’un dont c’est le métier de gérer ce genre de choses mais sa direction refuse. Un salaire de plus alors que le site internet et Facebook, c’est un peu pareil, c’est une dépense inutile. Comme Josiane est consciencieuse, elle essaye de faire de son mieux pour animer les réseaux sociaux et répondre aux commentaires pas toujours très sympa mais le nombre de like n’est pas suffisant et sa direction lui demande de faire des efforts. Les concurrents, eux, ont X mille likes sur la page et X mille followers sur Twitter. Josiane se stresse, ne dort plus, s’angoisse, n’arrive plus à faire son travail correctement, fait des crises d’angoisse en allumant son ordi, se plante sur des lignes de code pourtant simple et un jour, fond en larmes à son bureau.

Après avoir été arrêtée par son médecin, Josiane dépose une plainte pour harcèlement.

Est-elle harcelée ? Non. Josiane est en burn-out parce que l’organisation du travail dysfonctionne, parce que sa direction ne comprend pas la différence entre pôle informatique et pôle social média. Josiane souffre énormément, c’est une réalité et sa direction est défaillante. Mais pas harcelante.

Dans ce cas de figure, les acteurs ressources, j’entends par là les délégués du personnel, les ressources humaines, la médecine du travail et même les collègues de Josiane, ont un rôle déterminant à jouer. Ce sont eux qui, la plupart du temps, vont poser les mots de burn-out ou de harcèlement en premier. Eux qui vont aiguiller Josiane dans les procédures et lui donner l’énergie de rompre avec une dynamique de souffrance.

Problème : quand la différence entre souffrance au travail, management dysfonctionnel et harcèlement n’est pas claire, les réponses apportées à la personne en souffrance sont bien souvent inadaptées, voire même contre productive, d’où l’importance de bien comprendre ce qu’est le harcèlement et surtout, comment le repérer et comment intervenir.

Il est d’autant plus important d’apprendre à repérer les signes d’un harcèlement que la personne harcelée n’est souvent pas en mesure d’alerter elle-même les personnes pouvant l’aider, un peu comme une femme battue qui n’arriverait pas à quitter son conjoint violent sans l’aide d’une association.

Alors, comment repérer, agir et prévenir ? C’est ce que nous verrons jeudi… (teasing de ouf, je sais).

Crédits photo : unsplash.com

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